Un regard nouveau sur l'œuvre de Jean Dallaire

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Bulletin de l'ICC, nº 25, Mai 2000

Un regard nouveau sur l'œuvre de Jean Dallaire

Marie-Claude Corbeil, scientifique principale en conservation, et Kate Helwig, scientifique en conservation, Laboratoire de recherche analytique et Claude Belleau, restaurateur, Musée du Québec

Figure 1

Kate Helwig prélève des échantillons de l'œuvre Julie (1957) de Jean Dallaire au Musée du Québec.

L’été dernier, le Musée du Québec organisait une exposition rétrospective consacrée à l’œuvre de Jean Dallaire (1916-1965). Le Musée du Québec avait été la première institution publique à exposer des œuvres de Dallaire en 1948. Puis, trois ans après sa mort, en 1968, le Musée du Québec et le Musée d’art contemporain de Montréal s’associaient pour une première exposition rétrospective. En 1975, sa ville natale, Hull, lui rendait hommage à l’occasion du 175e anniversaire de la ville en présentant un corpus de soixante et une œuvres.

Jean Dallaire a vécu une vie mouvementée marquée d’événements douloureux, comme son internement dans un camp allemand à Saint-Denis lors de la Seconde Guerre mondiale (1940-1944), puis son exil en France lorsqu’il se sut atteint d’une maladie incurable. Il finit ses jours à Vence, à l’âge de quarante-neuf ans. Souvent qualifié de «peintre maudit» (il s’est lui-même représenté dans un autoportrait stylisé ainsi intitulé), Dallaire a pourtant créé un monde de couleurs vibrantes, à première vue très gai. Cependant, lorsqu’on y regarde de plus près, on observe que ses œuvres sont souvent empreintes de cynisme, ou recèlent des côtés obscurs, dissimulés dans un foisonnement d’images.

L’exposition de 1999 étant la plus grande exposition rétrospective consacrée à Jean Dallaire, avec cent vingt-neuf œuvres, il s’agissait donc là de l’occasion rêvée de consacrer un volet du projet d’étude des matériaux des peintres canadiens du XXe siècle1 à cet artiste qui, bien que se refusant d’appartenir à une école, a marqué l’art au Québec et au Canada.

Il était évidemment impossible d’entreprendre l’analyse des matériaux des cent vingt-neuf œuvres incluses dans l’exposition. Nous avons donc demandé à Michèle Grandbois, conservatrice de l’art moderne au Musée du Québec et commissaire de l’exposition, de sélectionner de vingt à trente œuvres représentatives de la technique de Dallaire. Vingt-cinq tableaux et gouaches provenant des collections du Musée du Québec, du Musée d’art contemporain de Montréal, du Musée des beaux-arts de Montréal et du Musée des beaux-arts du Canada, ont finalement été échantillonnés à des fins d’analyse au cours de l’été 1998 et au début de 1999.

L’étude analytique porte avant tout sur les matériaux utilisés par l’artiste, comme les pigments et les liants. Environ deux cent cinquante échantillons ont été analysés par microscopie électronique à balayage couplée à la spectrométrie des rayons X, par diffraction des rayons X, par spectroscopie infrarouge et par microscopie optique en lumière polarisée. Grâce au programme du gouvernement fédéral «Jeunesse Canada au travail», nous avons pu bénéficier de l’aide de deux stagiaires, Yanick Rainville et Karen Lawford. Ils ont tous deux effectué un stage d’une durée de six mois au cours duquel ils se sont familiarisés avec les méthodes analytiques employées au Laboratoire de recherche analytique. Leur contribution à l’analyse des échantillons prélevés sur les œuvres de Dallaire nous a permis de mener ce projet à terme très rapidement.

Les résultats obtenus montrent que la palette de Dallaire était extrêmement riche. Pour peindre, il a utilisé un très grand nombre de pigments, autant des pigments traditionnels, comme le vermillon, l’outremer, le noir d’os, que des pigments du XIXe siècle comme l’orange et le jaune de cadmium, le vert Véronèse, le violet de cobalt, et également une grande variété de pigments organiques mis au point au XXe siècle, comme le rouge de toluidine, le rouge para et plusieurs variétés de jaune hansa.

Outre les résultats d’analyse, des données concernant certains détails techniques—comme par exemple le type de support et la présence d’une préparation du commerce ou appliquée par l’artiste—ont été amassées pour toutes les œuvres de l’exposition au moment de leur entrée au Musée du Québec avant le début de l’exposition. L’état de conservation des œuvres a également été noté. On a pu remarquer que la plupart des gouaches étaient très décolorées; l’analyse chimique des gouaches échantillonnées a d’ailleurs révélé la présence dans ces œuvres de plusieurs pigments organiques. Un autre problème de conservation est lié au fait que Dallaire a souvent réutilisé des peintures; certains tableaux comportent un très grand nombre de couches superposées qui se soulèvent et s’écaillent par endroits.

Tout au long de sa carrière, Dallaire a exploité une riche palette de couleurs, de motifs, et de textures. Le public a pu apprécier l’œuvre de cet artiste l’été dernier à Québec, puis ce printemps à Montréal, l’exposition s’étant transportée au Musée des beaux-arts de Montréal. La Galerie Montcalm de Hull présentera une exposition plus modeste cet été à l’occasion du bicentenaire de la ville. Ceux et celles qui désirent rencontrer Dallaire ou se replonger dans son monde auraient tous avantage à se procurer le catalogue préparé par le Musée du Québec2. Quant aux résultats de notre étude, ils seront compilés au cours de l’année et publiés dans la littérature spécialisée en conservation.

  1. Pour en savoir plus au sujet de ce projet, voir l’article par John M. Taylor dans le no 10, septembre 1992, du Bulletin de l’ICC, p.9.

  2. Musée du Québec, Dallaire, Québec, Musée du Québec, 1999.